Louis Darcel ouvre des espaces, il nous promène dans des labyrinthes poétiques et
pragmatiques à travers lesquels sorties et ouvertures se démultiplient à l’infini. En ces
labyrinthes, pas de prisonniers, Astérion y est libre et nous pouvons en sortir sans crainte de
nous faire dévorer. Il suffit de passer entre les interstices qui se déploient au cœur des
architectures construites par le peintre. Ces interstices- là représentent un arrêt à la fois
sur et dans le seuil, on peut les franchir ou y basculer selon l’envie, l’émotion.
Le spectateur se tient entre ce seuil, espace du vivant et le hors cadre, espace à rêver.
C’est la pratique picturale de l’artiste qui définit ces zones de transitions et nous donne à voir
des points de départs s’ouvrant sur l’épaisseur du passé et l’intangibilité de nos futurs, entre
représentation du réel et imaginaire.Il nous entraine dans une histoire à reconstruire. Nous
ne sommes ni devant la peinture ni en elle, mais nous sommes pris dans le feuilletage de
ses plans d’où les lignes de couleurs émanent.

Obsessionnel de l’expérimentation et de l’exploration, Louis redéploie une pratique picturale
issue d’une longue tradition. Son utilisation de la perspective appartient au domaine
ghibertien et rejoint davantage une psychologie de la vision. Il vient renouveler nos
conceptions du paysage à travers une maitrise du cadrage, de la composition et des
matériaux. Sa pratique de l’aquarelle évoque un rapport inhérent au dessin dans la
composition des lignes et des formes. Il étend cette recherche au cadre et au support, qui
deviennent alors sources de lumière et d’expansion de l’œuvre dans l’espace. Ici le cadre ne
sépare pas, il ouvre et lie.

Il contourne les représentations d’un espace-temps rigide et fait de l’ouverture le motif idéal
pour introduire une confusion des plans. Il multiplie les plans de temporalités dans lesquels
les espaces se conjuguent et les images se répondent. Les œuvres de Louis Darcel diffusent
leur matière et leur couleur au cœur d’un dialogue entre prévu et imprévu. Les fenêtres
s’ouvrent sur une multiplicité d’évènements spatialisant et picturaux faisant glisser le
spectateur d’un tableau à l’autre. Ces plans picturaux l’artiste les installe au mur ou les
étend  horizontalement, au sol, comme un seul paysage ou nous nous égarons sans jamais
nous perdre. La peinture de Louis Darcel envahit l’espace et plonge le spectateur au cœur
du champ de la peinture, un champ construit au cœur du labyrinthe.

Brunella Danna-Allegrini
2023



Le pas de côté

Un pas de côté, pour faire le point, la mise au point, le point de vue, le point de fuite.
Faufiler son œil de biais dans la couleur tamisée, poudreuse et veloutée de l’aquarelle
soufflée. Se perdre, se refléter, et tenter de se décaler pour disparaître de l’image qui nous
avait englouti sans notre approbation. Dans le reflet du verre, miroitant et transparent à la
fois, nous participons d’une réalité fragmentée par la réverbération du matériau et d’une
autre réalité, celle de l’image peinte.

Nous sommes dans un décor, nous comprenons les lignes d’une logique architecturale en
proie à des tectoniques aléatoires, aux contours nets mais enchevêtrés, et le dédale se
prolonge mentalement d’une peinture à l’autre. Nous pouvons habiter l’espace et se
hasarder à le reconstituer. Mais nous sommes aussi dans la couleur et dans des formes,
entre image photographique, image virtuelle, et technicité savante de la délicate aquarelle,
poussée à son paroxysme. Notre œil flotte dans des plans et des surfaces vertiges, vestiges
de contours et d’ombres, d’abstraction et de figuration. Quelques accidents, des glitches,
nous informent de la main et des gestes d’un pragmatisme fragile, qui ont œuvré à ces
images instables et à leurs fausses évidences.

Un pas en avant, dans la fenêtre albertienne qui se dérobe directement pour laisser place au
vide et à la profondeur du ciel qui échappe à la perspective, à la surface pourtant du regard.
Et le cadre de papier en trompe-l’œil qui œuvre comme continuum d’une problématique
picturale millénaire. De l’ombre de Dibutade cernant les contours de l’être aimé pour le
retenir un peu plus longtemps, du reflet de Narcisse se noyant, par amour lui aussi, l’histoire
des images passe par le sentiment amoureux et la projection de soi, aussi déformée et
illusoire puisse-t-elle être.

Des mythologies anciennes découlent aussi les volumes placés dans l’espace. C’est l’histoire
du roi Midas plongeant ses mains dans le fleuve pour conjurer l’enchantement désincarné
de la lumière de l’or, icône liquide et salvatrice. C’est l’histoire de la matière constituante de
la peinture, de la main qu’on lave pour en faire ressortir tout l’illusoire dans la dilution des
images, dans l’eau qui stagne calmement et reflète à nouveau d’autres réalités.

Maud Salembier
2022



Résidence Carrefour des arts

Pour Louis Darcel (Paris, 1988), l’art est un outil de questionnement des systèmes cognitifs sollicités
dans la perception d’une œuvre d’art. Il joue avec les notions de perspective et de point de vue afin
de semer le trouble chez le spectateur, au bénéfice d’une expérience artistique plus lente et
contemplative. Détourner les codes de présentation de l’art, notamment la fonction du cadre,
constitue pour l’artiste un autre moyen de forcer le spectateur à abandonner sa passivité.
Louis utilise des cadres en papier pour créer une continuité entre l’œuvre et son dispositif de
présentation. L’aquarelle est l’un de ses médiums de prédilection, qu’il apprécie pour sa luminosité et
son caractère aérien. Elle lui permet de reproduire les reflets de la lumière et la profondeur de l’espace.
Dans ses mains, le paysage apparaît insaisissable, mouvant, immatériel. Cet intérêt pour l’interprétation
du réel conduit d’ailleurs Louis à franchir les limites de l’abstraction pour laisser libre cours à des jeux de
matières presque vivants, notamment avec du sel ou de la mousse.

Avec sa nouvelle série d’aquarelles intitulée Pas de côté, Louis crée, telles des fenêtres, des percées vers
des ciels abstraits appréhendés par des points de vue multipliés. « J’imagine une vitre qui renvoie le
spectateur vers un lieu autre que celui où il se trouve. Pour cela je dessine, en nuances d’ombres
aquarellées, les reflets d’un espace intérieur. Chaque aquarelle de la série répond aux autres et offre une
perspective différente d’un même endroit » explique l’artiste. Et à Louis de s’imposer une dynamique
supplémentaire : chaque volet d’aquarelles représente l’armature visuelle du lieu où sa série précédente
a été exposée. Celle aux cimaises de l’espace Vanderborght s’inspire précisément des espaces de la
Fondation Carrefour des Arts, tandis que la prochaine s’inspirera du présent lieu d’exposition.
Un goût pour l’expérimentation qui donne au travail de Louis de multiples finalités,
toujours plus surprenantes.

Laura Neve

2022



Résidence Ravi

Louis Darcel (Paris 1988) vient du dessin, qu’il étudie à La Cambre, ce qui lui vaut une
maîtrise et une technique très précises, proches de la perfection. Dans cette élégance, il
cherche l’accident. Ce qui viendra – goutte à goutte – ajouter du hasard à sa production
artistique. Le travail présenté aux ateliers RAVI se divise en deux pans : un dédié à son travail
à l’aquarelle, l’autre à son étude des réactions chimiques aléatoires du sel (et du sel
d’Epsom) sur des sculptures en grès.

A l’aquarelle il peint des dégradés de couleur, tantôt abstraits et monochromiques,
tantôt contrastés de formes architecturales. Avec ou sans cadre, la fenêtre occupe le thème
central. Louis Darcel tend son papier sur châssis ou sur bois pour éviter qu’il ne gondole.
Dans le premier cas, cela lui permet de jouer avec des différences d’épaisseurs, des creux et
de la transparence, les contours du cadre rappelant ceux de la fenêtre. Il expérimente
d’anciennes méthodes pour rendre son papier translucide : une technique de badigeonnage
d’huile de lin sur peaux de parchemin tendues, utilisée au Moyen-Âge en guise de fenêtre
laissant passer la lumière, avant d’être remplacée par le verre. Il s’intéresse aux anciens
codes architecturaux. Il jongle parfois avec la découpe et les superpositions de papiers,
croisées ouvertes, œil-de-bœuf, arches, volets, panneaux, vision sur le monde et son
paysage effacé dans un dégradé maitrisé d’une ou l’autre couleur.

Louis Darcel pratique la céramique en atelier à l’École des Arts d’Anderlecht. Lors de
cette résidence, il travaille des restes d’argile noire qu’il récupère dans un atelier liégeois. Il
maçonne des formes aléatoires s’apparentant à des amas – petites montagnes de terre. Il
réalise aussi des pièces creusées en grès qui serviront de support à ses expérimentations au
sel. Car dans son travail, s’il y a une part importante de maitrise et de connaissances
détournées, il y a une place tout aussi grande laissée au hasard, au non-prévisible, à ce qui
viendra faire la surprise. Cet évènement ne surviendra cependant pas brusquement mais par
une discipline lente d’évaporation. Les coupes en grès sont suspendues ou déposées sur des
trépieds en fil de fer, rappelant en toute simplicité l’harmonie du triptyque, et sa fiabilité :
trois points d’appui donnant un équilibre moins bancal que quatre. L’artiste fait s’écouler de
l’eau salée à travers ces pièces semi-poreuse. Si l’eau passe au travers, le sel, lui, détruit ce
qu’il peut et cristallise sur ce qui reste. A son tour, le sel sculpte, selon le taux d’humidité, de
chaleur, la porosité de la matière sur laquelle il coule et s’amasse en des volumes jamais tout
à fait prévisibles, faisant la part belle aux aléas. C’est la part d’alchimie non-maitrisée qui
préoccupe l’artiste. C’est aussi la fragilité éphémère de la réaction – et donc de l’œuvre – et
son contraste avec la corosivité du sel, destructeur et agressif.

Malgré l’apparente hétérogénéité de ces deux lignes de travail, Louis Darcel a une
constance : dans sa méticulosité, sa précision, sa préparation et son savoir-faire, il laisse les
éléments réagir à leur guise, qu’il s’agisse de l’aquarelle qui se dilue et ne s’applique pas
partout de manière uniforme ou des réactions chimiques du sel et de l’eau à l’évaporation.
Prévu et imprévu valsent dans les règles de l’art, questionnant au passage nos rapports au
destin, à ce sur quoi l’on peut agir, et ce que ça peut donner de beau si l’on apprend à laisser
couler.

Barbara Beuken
2024

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